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Les lenteurs administratives, notamment pour l'obtention des permis, provoquent une fuite des jeunes architectes vers d'autres horizons

Jeunes architectes : pourquoi la vocation se heurte à la dure réalité du marché

Ils rêvent de construire des villes, de réinventer les espaces et d’ancrer leur trace dans le paysage. En Belgique, les facultés d’architecture attirent chaque année davantage d’étudiants : plus de 450 nouveaux inscrits à l’ULiège cette rentrée, soit le double d’il y a cinq ans. L’UMons a battu un record avec 300 étudiants en première année (+27% en un an), et l’ULB-La Cambre-Horta affiche une hausse spectaculaire de 70% en cinq ans.

Pourtant, derrière cet engouement, la réalité du métier se dessine autrement. « Tes meilleures années, ce sont tes années d’université », entend-on souvent. Mais Julie, étudiante en master à l’UCLouvain, déplore déjà une vie rythmée par des semaines de 70 heures entre ateliers, “charrettes” et jurys. En France, une enquête nationale alertait dès 2023 : 73% des étudiants en architecture y ont connu dépression ou anxiété. La situation n’est guère plus enviable en Belgique, où l’augmentation fulgurante du nombre d’étudiants s’accompagne de conditions d’encadrement de plus en plus précaires. « On m’a demandé de baisser artificiellement les notes pour réduire la masse d’étudiants diplômés », témoigne Paul, architecte invité en jury.

La fuite avant 35 ans

En théorie, cette vague d’étudiants devrait renforcer la profession. Mais la réalité est paradoxale : près d’un architecte sur deux en Belgique a moins de 35 ans, selon le Conseil des architectes d’Europe (2024). Non pas parce que la profession attire durablement les jeunes, mais parce que beaucoup abandonnent avant d’atteindre cet âge. Le collectif militant Dear Architect explique cette hémorragie par un taux d’abandon massif autour de 35 ans, conséquence d’une précarité devenue structurelle.

Dans un dossier consacré aux jeunes architectes, Le Soir soulignait récemment l’écart criant entre l’idéal de la création et la dureté du marché. Plusieurs anciens diplômés se reconvertissent, parfois dans des métiers inattendus. « Parmi mes amis d’étude, un tiers n’est déjà plus architecte », confirme Rosalie, reconvertie en boulangère et membre d’Architecture qui dégenre, une plateforme qui questionne les dynamiques de genre dans le secteur.

Travailler plus, gagner moins

Symbole de cette crise : la suppression en 2003 des barèmes honoraires de l’Ordre des architectes, jugés contraires à la libre concurrence par la Commission européenne. Depuis, les tarifs sont libres, mais souvent tirés vers le bas. Résultat : de jeunes diplômés, après cinq années d’études et deux de stage obligatoire, gagnent parfois moins qu’un revenu minimum mensuel garanti (De Standaard). Selon Dear Architect, 80% se déclarent « faux indépendants », un statut illégal qui illustre l’ampleur de la précarisation.

À cette insécurité financière s’ajoute une lourdeur administrative : « Aujourd’hui, les délais moyens pour obtenir un permis d’urbanisme dépassent un an et demi, contre quelques mois ailleurs en Europe. C’est économiquement intenable », insiste Francis Metzger, président du Conseil francophone et germanophone de l’Ordre des architectes. Cette incertitude pourrait encore s’aggraver à Bruxelles : faute de gouvernement régional, le poste de Bouwmeester (maître architecte régional) n’a toujours pas été renouvelé, ce qui bloque plusieurs projets de plus de 5.000 m².

Une passion qui divise

Malgré tout, la vocation demeure, alimentée par un imaginaire puissant. Mais jusqu’où la passion peut-elle légitimer des conditions aussi difficiles ? « Il faut être passionné pour tenir le coup », affirme Fani, architecte bruxelloise. Avant d’ajouter : « Mais il y a une nuance entre passion et exploitation. »

En Belgique, on compte déjà 1,3 architecte pour 1.000 habitants, l’un des taux les plus élevés d’Europe. Pourtant, chaque rentrée attire davantage d’étudiants dans un secteur marqué par l’exode, les burn-out et le désenchantement. Comme le résume Rosalie, mi-amusée : « Comme tant quittent le métier, il en faut des nouveaux pour les remplacer. Mais plus ils arrivent, moins ça change. »

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